Accueil Date de création : 07/08/07 Dernière mise à jour : 26/02/10 16:41 / 138 articles publiés
 

Bohemian Rhapsody (Queen)  posté le mardi 07 août 2007 23:31

Il ne m’a pas vu depuis six mois et la première chose qu’il me demande, c’est :

- Alors, toujours brouteur de gazon ?

Du Rodrigo pur jus. Du jus d’alcool que sa petite taille n’empêche pas d’absorber par tonneaux et sans discrimination. Introducing the chevalier of the descente de gnôle and of the Tastenvain. A sa démarche, on devine qu’il a vidé le bar du Boeing dont il débarque. De Bogota à Paris, 18 heures pour boire. Et il tient encore debout ! Héritier d’un industriel du textile, Rodrigo vient régulièrement à Paris pour les défilés. Il en profite pour courir les soirées privées organisées par les différents acteurs de la mode. Pendant une semaine, il dort deux heures par nuit. Mon client brûle sa vie par les deux bouts et tout le monde s'en fout.

- Un jour, les douaniers t’arrêteront pour ne pas avoir déclaré l’alcool que tu trimballes.

            Il fait comme s’il ne m’avait pas entendu.

- Alors, tu ne manges toujours que les escargots à pattes ?

Je hausse les épaules. Ca ne le déphase pas.

- Quel gâchis. J’espère que tu ne t’es pas marié pendant mon absence. Tout ce qu’elles veulent, c’est t’enchaîner. Après...adieu la liberté, bonjour la chaise roulante XXL.

            XXL, c’est une référence (très) récurrente à la taille de son sexe. Comme si cela pouvait me faire virer de bord. Voyant la direction prise par la conversation, je change de sujet :

- En forme pour ce soir ?

Rodrigo arrive pour le dernier défilé, celui de Galliano. Ensuite, il ira se pochetronner à la soirée Elite.

- En pleine forme. Dis-moi, à quel nom tu as reservé la table ?

- Fidel Castro et son gros cigare.

            Rodrigo se marre et proteste :

- Je ne suis pas un tyran. Un sale gosse, peut-être, mais pas un tyran. D’ailleurs, tu m’accompagnes à la soirée. Tu seras, euh, mon bodyguard. Je suis très névrosé, ta présence me rassurera. Au fait, j’espère que tu as réservé une table XXL, on sera plusieurs.

 

Quelque part sur l’avenue Georges V, Elite fête la fin du ramadan, le dernier défilé a eu lieu deux heures plus tôt, les tops ont le droit de manger à partir de ce soir. On est serré comme des sardines, on peut à peine respirer ni circuler, il n’y a pas de piste de danse digne de ce nom. Bref, c’est une boite à la mode. Fidel s’est échoué sur son banc de table, au milieu de la marée des sardines. Comme il a déjà éclusé quelques litrons au bar de l’hôtel, il commande modérément :

- Une bouteille de vodka, une de gin, une de whisky et...

Il hésite. J’en profite parce que je suis plus Champagne que tord-boyaux:

- Un magnum de Dom Pérignon.

 

Les trois amis de Rodrigo sont des Sud Américains sans conversation, qui font semblant de ne pas me voir - ça tombe bien. Il y a des top canons partout, à attraper le torticolis tellement on tourne la tête. Tout à coup, une grande blonde passe près de moi et je ne vois plus qu’elle. Même en haillons, ma Cendrillon reste une princesse. Je l’avais repérée à une table du fond et je me demandais ce qu’elle valait de près. Elle vaut grave. Elle vaut la plus belle fille du monde. Je lui caresse les fesses, parce que mes mains se trouvent sur leur chemin. Elles sont élastiques, rebondies...La miss se retourne et là, j’ai un choc, un délichoc. Ses yeux couleur or vert se sont posés sur moi. Un regard, je meurs ; un sourire, je ressucite : c’est l’amour. Je regrette mon numéro d’aveugle et je m’attends à recevoir une baffe, mais ce soir elle doit avoir l’habitude qu’on tâte la marchandise parce qu’elle se contente de me dévisager. Sa voix délicieusement soyeuse me chatouille les pavillons :

- On se connaît ? Tu es mannequin ?

Moi, mannequin ? Elle est bigleuse, Miss Monde !

- Et toi, t’es taupe modèle ?

Comme je ne lui ai pas répondu par texto, elle me confesse avec consternation que « nan », elle est venue avec sa « grande soeur de quinze ans » qui, elle, l’est. Quinze ans ? C’est quoi c’t’arnaque ?

- T’as quel âge ?

- Treize ans.

Treize ans !!! Y a plus de saison! Mes doigts me brûlent.

- Ecoute, on s’appelle dans cinq ans, on réévalue la situation et on décide en fonction.

            Et je m’en vais au vent mauvais qui m’emporte deça, delà, pareil à la feuille morte. Rodrigo se charge de redonner un sens à ma vie. En se levant, d’une voix pâteuse comme du beurre de cacahouète, il me lance :

- Doode, tr-trouve-moi de la coke.

            Je suis révolté :

- Quoi ? Tu es colombien et tu veux que je te trouve de la coke ?

Il hausse les épaules puis me tire la langue. Règle d’or du métier : ne pas dire non à un client. Alors, je me fraye un passage vers le sous-sol de la boite. Lorsque je reviens dix minutes plus tard, il a pour moi les yeux de Rodrigue pour Chimène. Un signe de tête et il me rejoint aux gogues. Sous le regard goguenard (forcément) d’un quidam qui se repoudre les narines, nous entrons dans une cabine. Là, je lui montre une boulette posée dans le creux de ma main. Au moment où il va la saisir, je ferme le poing et je lui sors, à la Tom Cruise :

- Show me the money.

- Com-combien ça fait ? il me fait, en ouvrant son portefeuille. Comme il voit probablement double, je lui parle couleur :

- Un jaune.

Plusieurs violets m’appellent de leurs cris d’or frais mais je préfère ne pas charger le mulet ; deux cent, c’est déja dix fois le prix. Des clients comme ça, il faut les chouchouter. Heureusement, les brumes de l’alcool commencent à masquer la lande des évidences.

- Qu’est-ce que je ferais sans toi. J’ai, j’ai envie de, de, de t’embrasser !

Je reprends vite mes distances :

- Holà ! Laisse les gondoles à Venise. Une bise à l’aéroport, ça suffit, faut pas que ça devienne une habitude. De toute façon, il est temps pour moi de me frotter au top des modèles.

Je déverrouille la porte. Comme je suis un chic type, je ne peux m’empêcher de lui dire quelque chose de gentil avant de sortir :

- N’éternue pas.

A peine le temps de poser le pied dehors que Rodrigo commence à vaciller avant de se rétamer de tout son long sur le carrelage. Il gémit:

- Le, le sol, il s’est jeté sur moi.

- Tu veux que j’appelle la police ?

Ca le refroidit un peu. Je sais, vous allez dire que je suis dur. Mais - deuxième règle d’or du métier - il faut garder une distance avec le client. Sinon on se fait bouffer.

- Non, non, on est entre, entre, euh... gentlemen.

J’essaye de le relever mais son sens de l’équilibre a joué les filles de l’air. Je passe un bras autour de sa taille et je pousse sur mes jambes. Bon dieu, l’alcool, ça pèse plus lourd que le plomb. Impossible de revenir à la table, il faudrait s’appeler Moïse pour fendre la foule avec ce boulet. Cherchons plutôt un endroit aéré où il pourra se reposer. Je me souviens des poufs alignés dans le hall d’entrée (ce sont bien les seuls dans cette soirée), alors je le drive vers l’escalier. Nous y croisons le cuisinier de la maison qui, inquiet, s’enquiert :

- C’est la farine qui l’a mis dans cet état ?

Je lui montre la boulette intacte, il respire. Je profite de sa présence pour le réquisitionner :

- Donne-moi un coup de main, je veux l’assoir dans l’entrée.

Rodrigo ne dit plus rien, il est immergé dans un coma éthylique XXL. A peine sommes-nous arrivés en bas des marches que le cerbère de l’entrée nous aboit:

- Qu’est-ce qu’il a ?

« La rate qui se dilate » ne semble pas être la réponse qu’il attendait. Mais il montre illico qu’il est très concerné par le bien-être des clients :

- Il a payé ? Oui ? Alors, pas de ça ici, allongez-le dehors sur le trottoir.

Ca sent les directives de la direction cette phrase formatée. Je regarde dehors, il tombe des cordes. Cela n’a pas l’air d’émouvoir le bulldog. J’assois Rodrigo sur un pouf.

- Je vais prévenir ses amis que nous partons.

- Faites vite, votre copain, il a pas l’air bien. Faudrait pas qu’y m’fasse un malaise ici (Comme si la boite lui appartenait !).

Ses amis ont la même réaction que le chien de garde : « Il a payé ? » Rodrigo ou la famine au Darfour...Je me tourne vers la table du fond et je cherche des yeux ma plus belle fille du monde pour garder de cette soirée un souvenir garanti développement durable : l’amour éternel (Eternel parce que non partagé).

Dans la voiture, retenu par la ceinture de sécurité qui l’empêche de se répandre sur la moquette, Rodrigo joue à la chiffe molle et au chien de lunette arrière, sa tête dodeline au rythme de mes coups de frein. Arrivé à l’hôtel, impossible de le bouger, son poids dépasse largement celui d’une grosse valise, même saoudienne, et ses cheveux ne sont pas assez longs pour faire office de poignée. Une idée - un peu mesquine je l’avoue - me traverse l’esprit. Je demande au vigile d’amener une chaise roulante. Rodrigo se laisse installer dedans. Je sors mon deux millions de pixels et je fais un jpeg. Puis nous le roulons jusqu’à sa chambre.

Là, nous l’allongeons sur le lit, tout habillé. Une fois le vigile sorti, Rodrigo se redresse tant bien que mal; de sa bouche sort une suite de sons et d’onomatopées que j’interprète tant mal que bien:

- Que-qu’est-ce qu’il se passe ?

            Je lui résume la dernière demi-heure.

- T’es plus qu’un ami, personne n’aurait fait ça pour moi.

Il ouvre son portefeuille. Tout vient à point à qui sait attendre :

- Ma couleur préférée, c’est le violet.

Ses doigts saisissent un billet. 

- Et mon chiffre préféré, c’est trois.

            Il hoquette brusquement mais ce n’est qu’une réaction physique, pas mathématique, car il me tend trois biftons de cinq cent euros que j’empoche à la vitesse record du monde du TGV.

            En posant sa tête sur l’oreiller, Rodrigo me souffle :

- Qu’est-ce que je ferais sans toi ?

- Des économies.

 

 Dans la voiture, je mets « Bohemian Rhapsody » de Queen: «  Is this the real life, is this just fantasy... »

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Lucky Man (Emerson, Lake & Palmer)  posté le mardi 21 août 2007 13:03

 

Leia, accrochée au plafond par ses nattes, se tortille dans ses habits de princesse Disney. Je lui donne un coup de fouet sec et précis. Ses lèvres exhâlent un « han ! » rauque, sexy, torride. Mais je ne peux pas laisser passer ça.

- Mon nom, c’est Indiana, pas Han !

Mon fouet s’enroule à nouveau autour de sa taille.

- Han !

Une petite musique de nuit surgit hors de...euh, la nuit, et court vers mes oreilles au galop. Je pose mon fouet :

- Tiens, on dirait ma sonnerie ringarde de dans la vraie vie.

            Et là, j’émerge. Bordel de merde ! Qui peut bien m’appeler en pleine nuit ? En plein rêve réparateur.

- Allo, ici Doode, j’écoute.

- Bonjour Doode, c’est Stephanie. Où es-tu ?

            Stephanie ? Qui c’est celle-là ?

- Doode, où es-tu ?

            Mon premier réflexe est de répondre : « Dans mon lit ». Mais mon instinct de survie professionnelle me fait dire :

- Ben, ici.

- Où ça, ici ?

- Ben, là !

- A l’extérieur ?

- C’est ça, à l’extérieur.

- Super. Nous attendons les bagages, nous devrions sortir dans le quart d’heure qui suit.

            Une idée germe dans ma tête comme un pissenlit dans un champ de laitue : « Serait-ce les Smith dont le vol est censé arriver dans - je regarde mon réveil – une heure ? » Nom de Dieu !!! Je ne suis pas lavé, pas rasé, pas habillé, pas mangé et 35 minutes à fond la caisse me séparent de l’aéroport ! Il va falloir faire des choix. Je saute dans la voiture 25 minutes plus tard, la surmultipliée passée grâce à un café noir de noir. La cliente n'a pas redonné signe de vie. L’hôtel m’appelle alors que je sors du garage. Ca y est, Stephanie a dû se plaindre : « Mais que fout Doode ? » Ben non.

- Doode, tu t’es mis à l’heure d’été ?

            Merde, merde, merde ! Voilà pourquoi l’avion s’est posé avec une heure d’avance.

- Bien sûr, comme tout bon professionnel.

- Inutile de te rappeler que les Smith sont des méga VIP et que, l’hôtel leur appartenant...

            L’hôtel leur appartient! Plus VIP, tu n'existes pas! Pourquoi le concierge ne m’a-t-il pas appelé hier soir, cela m’aurait évité de m’accrocher au volant dans les virages et de baisser la tête dans les lignes droites. En plus, il pleut des cordes, la chaussée s’est transformée en piscine municipale, la voiture épouse des trajectoires extrêmement fantaisistes. Aquaplanning, j’écris ton nom sur les murs de tous les cimetières qui mènent à Roissy. Comme je tiens à la vie, l’idée m’effleure de les prévenir que je suis en panne mais mon instinct de survie professionnelle me fait laisser tomber le portable ; après tout, je suis supposé être à la sortie du terminal. A ma grande surprise, aucune vibration n’anime l’appareil dans la demi-heure qui suit. Je le secoue, je l’éteins, je le rallume, je le re-secoue mais il reste muet. Cela me laisse le temps de passer en revue le catalogue des bobards mis à la disposition du chauffeur pas à l’heure. Au moment où j’opte pour l’urgence médicale, le téléphone sonne.

- Tu es où, Doode ?

- Ben, là !

- Où ça, là ?

            En me demandant si je dois prendre un ton geignard pour le bobard, je m’aperçois que je suis arrivé à l’aéroport! Incrédule, je regarde les numéros des portes.

- Euh, porte 8.

- Ah oui, je te vois.

            Alléluia, je te vois moi aussi!!! Une femme d’un certain âge, lestée de la collection valoches Vuitton de l’année et d'un mari éteint en remorque, se dirige vers la Mercedes. Je sors immédiatement pour lui prêter assistance. Elle me tend la main.

- Bonjour Doode, je suis Stephanie. Désolée de t’avoir fait attendre. Un de nos bagages était perdu, ça a pris une heure pour le retrouver. Nous sommes soulagés que ce soit toi qui nous accueilles, tu sembles être très sérieux. Il n’y a rien de plus agaçant qu'un chauffeur pas à l’heure.

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Like a Rolling Stone (Bob Dylan)  posté le samedi 29 septembre 2007 16:17

Aujourd’hui, j’emmène Mr Tom Carlton au Moulin Rouge. C’est le genre de dispo idéale : on dépose le client à 19 heures au cabaret pour le récupérer 4 heures plus tard, en ayant la possibilité de regarder le spectacle à l’oeil. Vingt minutes pour aller de l’hôtel à Pigalle, quarante minutes de travail effectif pour cinq heures payées : elle est pas belle la vie ?

         Lorsque Mr Carlton sort à 6h et demi, il s’assied à côté de moi, à la place du mort. Aussitôt, les voituriers de l’hôtel ouvrent les portières arrières. Entrent Ron Wood et sa femme ! J’ai derrière moi le guitariste des Rolling Stones ! Après avoir vérifié que le couple est bien installé, Mr Carlton se tourne vers moi :

- Vous savez peut-être qui c’est ?

- Can I get satisfaction ? Je lui réponds.

         Pendant que sa femme appelle leurs relations locales au téléphone (Stella McCartney, John Galliano,...), je branche Ron qui se révèle être extrêmement sympa. Curieusement, il semble pratiquement coupé de la réalité : ses amis ne sont que des céleb et Carlton, un ancien militaire, agit comme son interface avec le monde. Il le précède partout et parle avec les guichetières, les maîtres d’hôtel,  les réceptionnistes...Le Rolling Stone n’a pas de contact avec les ordinary people. Il serait seul, je l’entreprendrais sur la musique mais là, impossible de mener une conversation personnelle. Alors je décide de lui vendre une visite de Versailles pour prolonger le temps avec lui. Le de facto factotum Tom n’est pas chaud pour une virée en public :

- Ron, il y aura des milliers de touristes là-bas. Je le sens pas.

         Hors de question de laisser Ron filer à l’Anglaise.

- Ronnie, tu ne t’habilles pas comme une rock star et surtout, tu te coiffes comme un mec normal, personne ne te reconnaîtra.

         Ron, qui va sur ses 60 ans, se coiffe toujours comme un gamin à qui on a offert son premier pétard. Ces mèches qui partent dans toutes les directions le font  reconnaître à 10 km. Il y a la virgule de Nike, l’arche de MacDo, le Bibendum de Michelin et la coiffure de Ron Wood. C’est pourquoi il se montre sceptique sur le caractère incognito du tour.

- Crois-moi, Ronnnie, si tu changes de volume de cheveux, tu n’auras aucun problème à te fondre dans la foule demain. Ca vaut le coup, c’est le jour des Grandes Eaux, il n’existe pas d’équivalent dans le monde. On y va l’après-midi, comme ça tu roupilles autant que tu veux.

- OK, Doode, je te fais confiance.

         Après le show, je les ramène à l’hôtel et on se donne rendez-vous pour 13 heures le lendemain.

 

         Lorsqu’il sort de l’hôtel ce dimanche, Ron Wood est habillé d’un sweat kaki, d’un jean bleu et de santiag foncées. Il arbore des cheveux aplatis et, seul vestige du passé, une longue mèche noire lui barre le front. Pour le reconnaître, il faudrait être un fan hardcore possédant des photos prises à la piscine.

- Bravo, Ronnie. Ca devrait le faire.

- Ouaip ! Mais je me sens tout bizarre avec cette coiffure de merde.

- Tu n’y penseras plus quand tu verras les bosquets de Louis XIV.

            Carlton ne positive toujours pas.

- Ron, je persiste à penser que c’est une erreur.

            Arrivé au château, je les emmène directement à l’entrée. Hélas, nous ne sommes pas seuls, les touristes font la queue jusqu’à la grille, il y en a pour au moins 45 minutes à poireauter sous le soleil. Je tente de négocier une entrée directe. Mais alors que je commence à baratiner un des fonctionnaires, il se produit un subit changement d’atmosphère autour de moi. Les gens qui tenaient des conversations normales une seconde plus tôt, se sont mis à parler à voix basse. Je me retourne : tout le monde regarde Ron et plusieurs personnes le pointent du doigt ! Tout à coup, un keum près de nous s’écrie :

- Eh les mecs, c’est Joe Dalton !

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Ride Like The Wind (Christopher Cross)  posté le lundi 01 octobre 2007 21:04

         Je viens de sabrer un trooper de l’Empire pour délivrer Leia lorsque mon téléphone de la vraie vie sonne :

- Bonjour Doode, vous êtes où ?

         Comment ça, où je suis ?

- Ben là.

- Où ça, là ?

         Ils sont fatiguants, tous, à poser les mêmes questions.

- Ben ici.

- Où ça, ici ?

         Un peu enervé, le gars. Il rattaque aussi sec :

- Dans le parking des taxis ? Qu’est ce que vous avez comme voiture ?

- Une Mercedes Classe S noire.

- Dernier modèle ?

- Ben vi.

- Ben non, je ne vous vois pas.

         Evidemment, puisque je suis chez moi, connard. Le site internet d’ADP annonce que l’avion du client a une heure de retard. Il me faut quinze minutes pour aller à Orly, je ne vais pas poireauter à l’aéroport pour tes beaux yeux. Les yeux de qui, d’ailleurs ?

- Vous êtes qui ?

- Gérard. Vous pouvez m’appeler G.

- Comme point G ?

- Hein ? Qu'est-ce que vous racontez?

- Rien, rien. Vous êtes qui ?

- L’hôtel m’a chargé d’accueillir le client. C’est un VVVIP, il est PDG de la première chaîne de télé japonaise. Pour ce genre de client, il faut respecter la procédure à la lettre. Tout doit être plus que, euh...le plus, il faut le plus que...parfait. Il ne faut pas qu'il attende.

         Quelques nuages noirs viennent d’obscurcir l’horizon du chauffeur à l’heure.

- Aaaah ? Mais l’avion a une heure de retard.

- Où est-ce que vous êtes allé chercher ça, il s’est posé comme prévu. J’ai le client avec moi. Vous êtes bien au Terminal Ouest ?

         Règle numéro 4 du métier : ne jamais faire confiance à ADP. La 3, vous l’aurez devinée, c’est : toujours être à l’heure. Il est temps de gagner du temps et de consulter le catalogue des bobards du chauffeur pas à l’heure.

- Euh, pas exactement.

- Comment ça ?

         J’envisage « le contrôle de police au hasard » avant d’opter pour :

- C’était marqué « Terminal Sud » sur mon bon de commande.

- Bon Dieu, c’est pas possible, quelle bande d’incapables. Ramenez-vous vite, vous savez que les Japonais sont capables de changer d’hôtel pour un chauffeur pas à l’heure. Foncez, viiiiite !!!

         Heureusement, je suis déjà lavé, rasé, habillé et mangé. Dix minutes plus tard, alors que je m’engage sur l’A86, G-ne-connais-pas-le-point-G rappelle :

- Nous avons de la chance, le client est allé aux toilettes. Dites-moi, j’espère qu’il n’y a pas d’odeur dans votre véhicule.

         Manque de bol, mon odorat a joué les filles de l’air à la suite d’un accident. J’ai fait un véritable hachis de ma moto.

- Pourquoi ?

- Mr Hashimoto déteste les mauvaises odeurs.

         Je regarde le compteur ; il indique 5000 km. Je renifle bruyamment dans mon téléphone.

- Ca sent le cuir neuf, G.

- Super. Doode, vous êtes où ?

         Au moment où je vais lui répondre, j’aperçois un panneau lumineux « A 86 saturée » ! Plus d’une heure pour aller à Orly !!! Je dois à nouveau piocher dans le catalogue.

- Euh, je suis un peu bloqué au Terminal Sud. A cause d’un bagage abandonné. Le traffic est arrêté.

- Quoi ? Vous plaisantez ?

         Lorsque la défense ne marche pas, il faut passer à l’attaque.

- Ecoutez, G, vous êtes bien gentil mais tout ce qui se passe en ce moment n’est pas de ma faute. J’essaye de faire de mon mieux, alors vous changez de ton.

- Mais qu’est-ce que je lui dis à Mr Hashimoto, moi ?

         Et le catalogue ? Il n’est pas que pour les chauffeurs pas à l’heure. Mais G-suis-mal-parti-en-amour ne connaît pas le mensonge. Soyons créatif :

- Dites-lui que la Joconde part aux USA, que je suis derrière le convoi et qu’il progresse à la vitesse d’un escargot. Vérifiez le panneau traffic, vous verrez que l’A86 est saturée.

- Le client vient inaugurer la nouvelle salle de la Joconde au Louvre, sa chaîne a cofinancé  les travaux. Je doute que Mona Lisa ait reçu son visa de sortie. Bon, magnez-vous ; moi, je pars à la recherche du Japonais pour le faire patienter à l’intérieur.

         Pendant notre échange de tennis verbal, je suis sorti de l’autoroute après avoir allumé mon GPS (Guidage par Pifomètre de Secours), mis au point dans ma Fiat Uno dépourvue de toutes options. En attribuant un « plus » aux tournants à gauche et un « moins » aux droite (je suis gaucher), j’arrive à Orly en 25 minutes. Bizarrement, G-peux-toujours-tomber-dessus-par-hasard ne s’est plus manifesté. Il a dû appeler un taxi, en désespoir de cause. Mais pile lorsque j’arrive dans la zone reservée aux taxis, mon téléphone pleure.

- Doode, dites-moi que vous êtes là et nous pourrons encore avoir le...plus que parfait.

         Le langage du winner.

- Ben, évidemment.

         Je le vois, jeune freluquet gonflé de son arrogance de donneur d’ordres, prêt à dégainer la menace "plainte de la direction" en cas de service pas plus que parfait. J’en côtoie tous les jours de ces petits chefs, ivres du pouvoir insignifiant que leur confère leur position mais prêts à faire les carpettes devant le client dans l’espoir d’un menu pourboire qu’ils s’empresseront de jouer au tiercé en rêvant de devenir millionnaires pour revenir à l’hôtel mépriser le pôvre qui aura pris leur place.

       G traîne en remorque un homme très classe, vêtu d’un costume qui doit coûter le prix de la statuette originale de la Princesse Leia, circa 1978, dédicacée (non déballée bien sûr). Je lui fais la courbette de l’automate mal huilé, il me la reproduit à l'identique et, dans un Anglais très hâché, s’excuse :

- Je suis infiniment désolé d’avoir fait attendre vous, à cause conférence téléphonique.

         En m'adressant aussi à G, je lui réponds:

- Mr Hashimoto, ne vous excusez pas, tout vient à point à qui sait attendre.

         G, qui ne peut saisir l'allusion, aimerait bien me passer un savon. Bonux a inventé le blanc plus blanc que blanc, G me sort le noir plus noir que noir avec son regard.

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Money (Pink Floyd)  posté le mercredi 10 octobre 2007 19:40

Dans une conversation, il y a souvent un bavard et un buvard. Lorsque ce dernier sature, il l’exprime par le biais d’un soupir d’ennui, d’un hennissement de désespoir, d’une éruption de colère, etc. Quelquefois rien ne se passe, il ne faut surtout pas faire de vague pour préserver l’équilibre acquis après bien des compromis. Les frustrations sont contenues par le respect dû aux vieux, à l’autorité, par masochisme...ou par des forces invisibles.

         Trois couples d’Américains m’ont demandé de leur faire visiter Paris. Ils sont extras comme des Moody Blues qui chantent les nuits de satin blanc. Tout les émerveille : le Palais-Royal les régale, l’Opéra les enchante et la vue de la ville du haut de Montmartre fait culminer leur envie de devenir Parisiens. Après avoir garé le van derrière la basilique du Sacré-Coeur, je les emmène sur la place du Tertre, la plus grosse trappe à touriste de la Capitale. Ayant une réservation dans un restaurant very fashion le soir, ils doivent impérativement repartir pour l’hôtel dans vingt minutes, sous peine de perdre leur table.

         A l’heure dite, tous ont regagné le Mercedes sauf une des femmes, celle qui ressemble à rien, qui semble un peu space et qui parle, qui parle...elle raconte n’importe quoi sur n’importe quoi, sans que les autres y trouvent à redire. Des buvards. Moi, j’ai écouté au début et puis, rapidement, j’ai déconnecté. Elle me pose des questions du genre : « Qui a construit l’Opéra ? » deux minutes après que j’aie mentionné Garnier. Soit elle est conne, soit elle souffre d’un léger problème de mémoire immédiate. C’est pourquoi je comprends leur inquiétude devant son absence. Leur réservation est en train de prendre l’eau. Son mari tente de la disculper :

- Elle m’a dit qu’elle voulait acheter un tableau qu’elle avait aperçu dans une vitrine, elle ne doit pas être loin.

         Dix minutes s’écoulent, toujours pas d’épouse à l’horizon. Du coup, tout le monde part à sa recherche. Quarante minutes plus tard, alors que nous nous approchons de l’avis de recherche scotché sur les lampadaires, elle réapparaît, un paquet sous le bras et pas gênée pour deux sous. Avec un grand sourire innocent, elle minaude :

- Je me suis perdue.

         Se perdre dans Montmartre, c’est comme si un pou se perdait sur le crâne de Barthez ! Curieusement, personne ne lui dit rien, aucun reproche ne lui est prodigué. Moi, je lui aurais dessiné le plan du quartier sur la tronche, avec un feutre presque sec et indélébile. De retour au palace, je leur explique le timing des visites du lendemain:

- Il faut voir l’Opéra dès l’ouverture, à dix heures, pour avoir accès à la salle des représentations, parce qu’elle sera fermée après midi pour répétition et vous serez privés du plafond peint par Chagall. Ensuite, il faut impérativement commencer la visite du jardin de Versailles à trois heures et demi parce que c’est le seul moment de la journée où les fontaines des bosquets fonctionnent.

 

         Le lendemain matin, tout le monde est à l’heure, sauf madame « J’ai pas le GPS » qui arrive avec une demi-heure de retard.

- Je viens du spa, j’ai pris rendez-vous pour me faire masser ce soir, à cinq heures.

         Devant l’air consterné de ses amis, elle s’enquiert, la bouche en cul de poule :

- Ben quoi ?

         D’un ton adouci par les trois cent Euros de pourboire reçus la veille, je lui explique le fond du problème :

- Si vous voulez être de retour à l’hôtel à cinq heures, il faut inverser les visites. Vous ne verrez donc ni le plafond de Chagall ni les fontaines des bosquets.

         Un frémissement parcourt ses iris bleu délavé avant que ses yeux ne se perdent dans un vague insondable. Son cerveau pédale dans le yaourt et fait du surplace. Je me demande brièvement si une baffe lui remettrait les idées en marche mais son mari qui, par évolution/adaptation darwinienne, est devenu télépathe, me fait « non » de la tête. Elle me sort un « Ah bon ? » désinvolte qui clôt la discution, rentre dans le van et embraye sur une histoire probablement dictée par son inconscient exaspéré:

- Lorsque j’ai pris l’avion à Cincinnati, j’ai dû faire changer mon billet parce que je voulais partir plus tôt. La fille de l’enregistrement fonctionnait à la vitesse d’un escargot, je lui ai fait remarquer que le vol n’attendrait pas. Elle m’a répondu qu’il y avait un problème avec mon mileage et la catégorie du billet et patati et patata. Elle avait une de ces attitudes négatives, elle faisait tout son possible pour être désagréable. Et bien, vous n’allez pas le croire mais elle m’a fait louper l’avion et n’a trouvé qu’un siège en classe « Eco » dans le suivant ! Je suis sûre qu’elle l’a fait exprès ! C’est à croire qu’il y a des gens qui n’existent que pour pourrir la vie des autres.

         Incroyable, Madame ne réalise pas que c’est elle qui pourrit la vie des autres ! Je regarde le mari dans le rétroviseur et je lui télépathe :

- Mec, elle emmerde tout le monde, elle percute pas et, en plus, elle est moins canon qu’une bombarde. Qu’est ce que tu fous avec elle ?

         Ses yeux me répondent sans ciller :

- Doode, si tu voyais la montagne de fric sur laquelle ses parents l’ont assise !

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