Il ne m’a pas vu depuis six mois et la première chose qu’il me demande, c’est :
- Alors, toujours brouteur de gazon ?
Du Rodrigo pur jus. Du jus d’alcool que sa petite taille n’empêche pas d’absorber par tonneaux et sans discrimination. Introducing the chevalier of the descente de gnôle and of the Tastenvain. A sa démarche, on devine qu’il a vidé le bar du Boeing dont il débarque. De Bogota à Paris, 18 heures pour boire. Et il tient encore debout ! Héritier d’un industriel du textile, Rodrigo vient régulièrement à Paris pour les défilés. Il en profite pour courir les soirées privées organisées par les différents acteurs de la mode. Pendant une semaine, il dort deux heures par nuit. Mon client brûle sa vie par les deux bouts et tout le monde s'en fout.
- Un jour, les douaniers t’arrêteront pour ne pas avoir déclaré l’alcool que tu trimballes.
Il fait comme s’il ne m’avait pas entendu.
- Alors, tu ne manges toujours que les escargots à pattes ?
Je hausse les épaules. Ca ne le déphase pas.
- Quel gâchis. J’espère que tu ne t’es pas marié pendant mon absence. Tout ce qu’elles veulent, c’est t’enchaîner. Après...adieu la liberté, bonjour la chaise roulante XXL.
XXL, c’est une référence (très) récurrente à la taille de son sexe. Comme si cela pouvait me faire virer de bord. Voyant la direction prise par la conversation, je change de sujet :
- En forme pour ce soir ?
Rodrigo arrive pour le dernier défilé, celui de Galliano. Ensuite, il ira se pochetronner à la soirée Elite.
- En pleine forme. Dis-moi, à quel nom tu as reservé la table ?
- Fidel Castro et son gros cigare.
Rodrigo se marre et proteste :
- Je ne suis pas un tyran. Un sale gosse, peut-être, mais pas un tyran. D’ailleurs, tu m’accompagnes à la soirée. Tu seras, euh, mon bodyguard. Je suis très névrosé, ta présence me rassurera. Au fait, j’espère que tu as réservé une table XXL, on sera plusieurs.
Quelque part sur l’avenue Georges V, Elite fête la fin du ramadan, le dernier défilé a eu lieu deux heures plus tôt, les tops ont le droit de manger à partir de ce soir. On est serré comme des sardines, on peut à peine respirer ni circuler, il n’y a pas de piste de danse digne de ce nom. Bref, c’est une boite à la mode. Fidel s’est échoué sur son banc de table, au milieu de la marée des sardines. Comme il a déjà éclusé quelques litrons au bar de l’hôtel, il commande modérément :
- Une bouteille de vodka, une de gin, une de whisky et...
Il hésite. J’en profite parce que je suis plus Champagne que tord-boyaux:
- Un magnum de Dom Pérignon.
Les trois amis de Rodrigo sont des Sud Américains sans conversation, qui font semblant de ne pas me voir - ça tombe bien. Il y a des top canons partout, à attraper le torticolis tellement on tourne la tête. Tout à coup, une grande blonde passe près de moi et je ne vois plus qu’elle. Même en haillons, ma Cendrillon reste une princesse. Je l’avais repérée à une table du fond et je me demandais ce qu’elle valait de près. Elle vaut grave. Elle vaut la plus belle fille du monde. Je lui caresse les fesses, parce que mes mains se trouvent sur leur chemin. Elles sont élastiques, rebondies...La miss se retourne et là, j’ai un choc, un délichoc. Ses yeux couleur or vert se sont posés sur moi. Un regard, je meurs ; un sourire, je ressucite : c’est l’amour. Je regrette mon numéro d’aveugle et je m’attends à recevoir une baffe, mais ce soir elle doit avoir l’habitude qu’on tâte la marchandise parce qu’elle se contente de me dévisager. Sa voix délicieusement soyeuse me chatouille les pavillons :
- On se connaît ? Tu es mannequin ?
Moi, mannequin ? Elle est bigleuse, Miss Monde !
- Et toi, t’es taupe modèle ?
Comme je ne lui ai pas répondu par texto, elle me confesse avec consternation que « nan », elle est venue avec sa « grande soeur de quinze ans » qui, elle, l’est. Quinze ans ? C’est quoi c’t’arnaque ?
- T’as quel âge ?
- Treize ans.
Treize ans !!! Y a plus de saison! Mes doigts me brûlent.
- Ecoute, on s’appelle dans cinq ans, on réévalue la situation et on décide en fonction.
Et je m’en vais au vent mauvais qui m’emporte deça, delà, pareil à la feuille morte. Rodrigo se charge de redonner un sens à ma vie. En se levant, d’une voix pâteuse comme du beurre de cacahouète, il me lance :
- Doode, tr-trouve-moi de la coke.
Je suis révolté :
- Quoi ? Tu es colombien et tu veux que je te trouve de la coke ?
Il hausse les épaules puis me tire la langue. Règle d’or du métier : ne pas dire non à un client. Alors, je me fraye un passage vers le sous-sol de la boite. Lorsque je reviens dix minutes plus tard, il a pour moi les yeux de Rodrigue pour Chimène. Un signe de tête et il me rejoint aux gogues. Sous le regard goguenard (forcément) d’un quidam qui se repoudre les narines, nous entrons dans une cabine. Là, je lui montre une boulette posée dans le creux de ma main. Au moment où il va la saisir, je ferme le poing et je lui sors, à la Tom Cruise :
- Show me the money.
- Com-combien ça fait ? il me fait, en ouvrant son portefeuille. Comme il voit probablement double, je lui parle couleur :
- Un jaune.
Plusieurs violets m’appellent de leurs cris d’or frais mais je préfère ne pas charger le mulet ; deux cent, c’est déja dix fois le prix. Des clients comme ça, il faut les chouchouter. Heureusement, les brumes de l’alcool commencent à masquer la lande des évidences.
- Qu’est-ce que je ferais sans toi. J’ai, j’ai envie de, de, de t’embrasser !
Je reprends vite mes distances :
- Holà ! Laisse les gondoles à Venise. Une bise à l’aéroport, ça suffit, faut pas que ça devienne une habitude. De toute façon, il est temps pour moi de me frotter au top des modèles.
Je déverrouille la porte. Comme je suis un chic type, je ne peux m’empêcher de lui dire quelque chose de gentil avant de sortir :
- N’éternue pas.
A peine le temps de poser le pied dehors que Rodrigo commence à vaciller avant de se rétamer de tout son long sur le carrelage. Il gémit:
- Le, le sol, il s’est jeté sur moi.
- Tu veux que j’appelle la police ?
Ca le refroidit un peu. Je sais, vous allez dire que je suis dur. Mais - deuxième règle d’or du métier - il faut garder une distance avec le client. Sinon on se fait bouffer.
- Non, non, on est entre, entre, euh... gentlemen.
J’essaye de le relever mais son sens de l’équilibre a joué les filles de l’air. Je passe un bras autour de sa taille et je pousse sur mes jambes. Bon dieu, l’alcool, ça pèse plus lourd que le plomb. Impossible de revenir à la table, il faudrait s’appeler Moïse pour fendre la foule avec ce boulet. Cherchons plutôt un endroit aéré où il pourra se reposer. Je me souviens des poufs alignés dans le hall d’entrée (ce sont bien les seuls dans cette soirée), alors je le drive vers l’escalier. Nous y croisons le cuisinier de la maison qui, inquiet, s’enquiert :
- C’est la farine qui l’a mis dans cet état ?
Je lui montre la boulette intacte, il respire. Je profite de sa présence pour le réquisitionner :
- Donne-moi un coup de main, je veux l’assoir dans l’entrée.
Rodrigo ne dit plus rien, il est immergé dans un coma éthylique XXL. A peine sommes-nous arrivés en bas des marches que le cerbère de l’entrée nous aboit:
- Qu’est-ce qu’il a ?
« La rate qui se dilate » ne semble pas être la réponse qu’il attendait. Mais il montre illico qu’il est très concerné par le bien-être des clients :
- Il a payé ? Oui ? Alors, pas de ça ici, allongez-le dehors sur le trottoir.
Ca sent les directives de la direction cette phrase formatée. Je regarde dehors, il tombe des cordes. Cela n’a pas l’air d’émouvoir le bulldog. J’assois Rodrigo sur un pouf.
- Je vais prévenir ses amis que nous partons.
- Faites vite, votre copain, il a pas l’air bien. Faudrait pas qu’y m’fasse un malaise ici (Comme si la boite lui appartenait !).
Ses amis ont la même réaction que le chien de garde : « Il a payé ? » Rodrigo ou la famine au Darfour...Je me tourne vers la table du fond et je cherche des yeux ma plus belle fille du monde pour garder de cette soirée un souvenir garanti développement durable : l’amour éternel (Eternel parce que non partagé).
Dans la voiture, retenu par la ceinture de sécurité qui l’empêche de se répandre sur la moquette, Rodrigo joue à la chiffe molle et au chien de lunette arrière, sa tête dodeline au rythme de mes coups de frein. Arrivé à l’hôtel, impossible de le bouger, son poids dépasse largement celui d’une grosse valise, même saoudienne, et ses cheveux ne sont pas assez longs pour faire office de poignée. Une idée - un peu mesquine je l’avoue - me traverse l’esprit. Je demande au vigile d’amener une chaise roulante. Rodrigo se laisse installer dedans. Je sors mon deux millions de pixels et je fais un jpeg. Puis nous le roulons jusqu’à sa chambre.
Là, nous l’allongeons sur le lit, tout habillé. Une fois le vigile sorti, Rodrigo se redresse tant bien que mal; de sa bouche sort une suite de sons et d’onomatopées que j’interprète tant mal que bien:
- Que-qu’est-ce qu’il se passe ?
Je lui résume la dernière demi-heure.
- T’es plus qu’un ami, personne n’aurait fait ça pour moi.
Il ouvre son portefeuille. Tout vient à point à qui sait attendre :
- Ma couleur préférée, c’est le violet.
Ses doigts saisissent un billet.
- Et mon chiffre préféré, c’est trois.
Il hoquette brusquement mais ce n’est qu’une réaction physique, pas mathématique, car il me tend trois biftons de cinq cent euros que j’empoche à la vitesse record du monde du TGV.
En posant sa tête sur l’oreiller, Rodrigo me souffle :
- Qu’est-ce que je ferais sans toi ?
- Des économies.
Dans la voiture, je mets « Bohemian Rhapsody » de Queen: « Is this the real life, is this just fantasy... »

